Une italienne à Paris

200 euros, trois gâteaux, deux Noctilien.

juillet 2018

« Joyeux anniversaire, Joyeux anniversaire, Joyeux anniversaire Eleonora, Joyeux anniversaire ». La chanson résonne dans le noir de la salle. Simon et Mario, le serveur et le barman qui travaillent avec moi, m’offrent une portion de tiramisù au pistache avec trois bougies sur le dessus. Les derniers clients les rejoignent dans le chant. Ils font partie d’un groupe nombreux qui est là pour fêter l’anniversaire d’une copine parmi eux. Jusqu’à 23 h 59 du 23 juillet la chanson de souhaits est donc dédiée à elle ; mais lorsque les douze coups de minuit sonnent, Simon annonce à tous mon anniversaire. La fille m’offre alors une part de son gâteau au chocolat. Je la remercie et je range le dessert dans le frigo à côté du tiramisù au pistache et de la petite tarte au citron qu’une ami passée tout à l’heure par le restaurant m’a donné en tant que cadeau (le fait d’être maigre a bien des avantages de gourmandise !) Pourtant j’ai l’impression que les desserts devront attendre longtemps avant que je le goûte car la soirée traîne. 

Une fois que la fille a réglé sa note, je peux enfin faire la caisse et vérifier le chiffre de la journée et… cadeau de Joyeux anniversaire ! Il manque 200 euros.

J’appelle mon responsable mais lui non plus n’arrive pas à comprendre d’où vient la perte d’argent. Je donne un coup d’œil à ma montre inquiète : 24 h 45. Un doute me saisit : à quelle heure le dernier métro ?

Soudain les 200 euros n’ont plus aucune importance à mes yeux. Tout ce qui m’intéresse est d’arriver chez moi en sécurité, “sana e salva”.

Je signale l’horaire à Valentin qui vite vérifie l’appli des transports parisien. 

Je ne suis à Paris que depuis un mois ; avant en Italie j’habitais dans une ville de sept mille habitants où le permis de conduire est indispensable pour pouvoir bouger un peu. Je découvre donc la métropole des lumières timidement, à petits pas, en apprenant chaque jour quelque chose sur sa manière de fonctionner, sur son rythme frénétique. J’avance hésitante dans les couloirs d’un métro-labyrinthe où je risque souvent de me perdre et où je marche presque avec l’appréhension de réveiller un monstre endormi qui pourrait me bouffer en un instant. 

Valentin lit la panique monter dans mon regard et me donne une solution : « Rentre chez toi, ne t’inquiète pas, je vais trouver l’erreur. Il y a un Noctilien qui passe par rue Etienne Marcel, près d’ici ». 

Je ne voudrais pas laisser mon responsable tout seul à se casser la tête dans la validation de la caisse mais en même temps je crains vraiment de ne pas arriver chez moi cette nuit. C’est la première fois que je prends le Noctilien, avant je ne savais même pas qu’il existait un service de bus de nuit d’Île-de-France. J’espère vivement que tout va bien se passer et que tôt ou tard je vais arriver à la maison. 

Je dis tôt ou tard car à l’arrêt de bus je remarque qu’il y a une heure d’attente. À Châtelet, il me faudra ensuite descendre et attendre la correspondance pour Vincennes.

Pourtant je ne me sens ni triste, bien que seule au milieu de la nuit le jour de mon 27ème anniversaire, ni angoissée par les 200 euros (tant pis, le patron les retirera du salaire). Au contraire : j’aperçois mes yeux refléter une lumière joyeuse, mes lèvres sourire, mon cœur palpiter de bonheur. Dans l’attente toute pensée s’en va, j’ouvre la boîte à emporter contenant le gâteau au chocolat donné par la cliente et je réfléchis : comment pourrais-je le manger sans cuillère et sans le prendre en main car il est déjà plutôt fondu ? Une seule solution est envisageable : utiliser le couvercle en tant que spatule. 

Je ne vous cache pas le plaisir que je ressens lorsque je goûte le gâteau, souriante et heureuse comme un enfant. Le regard se tourne vers le bout de la rue pour surveiller l’arrivée du bus, la pensée se penche sur l’existence : l’homme, trop souvent râleur maudit les imprévus de la vie sans comprendre que c’est exactement à cet instant-là que les nuances plus sincères et authentiques de la vie peuvent s’épanouir dans une fleur de bonheur inattendue. 

Je termine mon gâteau juste à temps. Je monte sur le bus et une dizaine de minutes plus tard ça y est : Châtelet. Je descends et j’attends patiemment la correspondance. Un monsieur âgé de 50 ans au visage brûlé par le soleil, débardeur abîmé, démarche chancelante, se rapproche de moi et en indiquant le carton de la pizza que je tiens dans mes bras, il me dit d’une voix stridule et avec un regard tordu : « uhmmmm, pizza !». Il vient à côté de moi comme s’il voulait attraper le carton. Je serre ma pizza plus fort et je lui réponds en italien : « Eh no ! Questa è mia ! » Heureusement il y a des gens autour de nous et il renonce à me suivre (ou à suivre la pizza ?). 

En fait le lecteur doit savoir qu’au-delà des gâteaux gagnés en dépit des 200 euros manquants, à la fin de la soirée j’ai aussi eu la chance de pouvoir récupérer une pizza à la stracciatella pugliese, crème de truffe, tomates cerises et roquette.  S’il y a une chose que ma mère m’a appris dès que j’étais petite c’est: « Ne jamais se mettre en route sans provisions. On ne sait jamais combien de temps un trajet peut durer ». Surtout la nuit à Paris en prenant des Noctiliens !Finalement le deuxième bus arrive : à Châtelet je monte ; je descends à Vincennes ; à 3 h 05 je rentre enfin chez moi. Bon, quoi dire ? Joyeux anniversaire Eleonora ! Il te reste encore un gâteau que tu pourras manger au petit-déjeuner, et toute une journée qui sera envahie par les messages de souhaits, les appels des proches, l’appel vidéo avec tes parents. Je les vois déjà à l’écran me répéter : « Alors, ce n’est pas triste fêter son anniversaire toute seule à Paris ? Tu rentres quand en Italie ? ». Chers parents, seule ou avec quelqu’un, ce soir j’irai tout de même trinquer à monanniversaire sur le quai de la Seine. L’Italie peut attendre septembre. 

Eleonora Filippi©

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