Une italienne à Paris

Noël à l’italienne

Il y a quelque chose dans l’air les jours qui précèdent Noël. On respire une fièvre générale, les molécules d’oxygène pétillent le nez, des décharges de lumière se répandent dans le noir de la nuit qui tombe tôt. Une énergie se propage tout autour et tout enrobe. 

J’adore le 24 décembre car le suspense de l’attente règne souverain. Depuis que j’ai 16 ans c’est toujours moi qui s’occupe du sapin de Noël. Papa ne fait que le sortir de la cave et le monter. Ensuite, c’est le passage de relais : « Bon, j’ai fait ma part, maintenant c’est ton tour. Amuse-toi ! »

L’après-midi passe vite, à 17 h le sapin est bien habillé : des guirlandes entourent ses larges hanches, il porte des bijoux à boule, un collier de lumière tombe sur sa poitrine verdoyante.

Je prends une tasse de thé avec ma sœur et on s’organise pour emballer les derniers cadeaux. Puis, c’est le temps de la crèche. On ouvre le carton contenant les santons et les personnages et on discute sur lequel disposer le plus proche de Jésus : le boulanger, le menuisier ou la petite bergère ? Comme d’habitude c’est le mouton qui l’emporte suivi, bien entendu, par la jeune fille.  Je ramasse des cailloux pour marquer le chemin qui conduit à la crèche ; ma sœur s’engage dans le dessin de l’étoile filante. Elle la coupe et la colle dans un ciel bleu étoilé.  

La crèche est prête, maintenant il ne reste qu’attendre le minuit pour poser l’enfant Jésus dans le berceau en paille. 

Je vis le 24 décembre au ralenti tellement j’ai peur que le moindre geste violent et vite fait puisse affecter cette magie suspendue. 

On dîne en famille, un dîner simple et léger ; le grand repas où se gaver aura lieu demain chez ma tante. À 22 h 30 on s’apprête pour aller à l’église. 

Personnellement j’aime bien la Messe de Noël surtout pour les beaux chants qu’on y peut écouter. En revanche à la sortie j’évite les gens et je ne souhaite que rentrer vite chez moi.  Car la magie est là, dans l’intimité d’une ambiance familiale qui se retrouve dans un salon sombre, seule lumière la bougie allumée à côté de l’Enfant Jésus, maintenant soigneusement déposé dans le berceau entre Marie et Joseph.

Mon père ouvre une bouteille de Prosecco, ma mère coupe un Pandoro, on échange les vœux de Noël. Ensuite c’est l’extinction des feux, sauf la bougie de Jésus qui restera allumée toute la nuit.

Le lendemain, c’est le 25 et c’est toujours moi la première qui se réveille. J’adore me retrouver seule dans le silence du petit matin. Les molécules pétillantes de la veille sont plus douces, on dirait des flocons de neige en suspense dans l’air chaud. Je me dirige à la cuisine et je prépare le café. La préparation du café est pour moi une sorte de rituel qui assume un halo encore plus mystique le matin du Noël. La moka sur le feu, il ne reste qu’attendre. Après quelques minutes, un parfum de café envahira doucement l’air, suivi per le bruit bégayant qui monte de plus en plus. C’est le signe : le café est prêt !

Je me sers une petite tasse et je m’assois sur le canapé. Je profite jusqu’au bout de chaque instant, consciente que bientôt ma mère se lèvera et que je ne serai plus la maitresse incontestée de la maison. 

Un après l’autre, les autres membres de la famille me rejoignent en cuisine. L’ambiance se réchauffe vite :  le Buongiorno et le Buon Natale sont accompagnés de câlins, bisous, un deuxième café. 

La matinée passe en ouvrant les cadeaux et en bavardant. Puis la tradition s’impose : le repas de Noël nous oblige à accomplir les formalités. 

« Eh, les filles, vous êtes prêtes ? Allez-vous vous préparer, vite. Votre tante nous attend. On est toujours les derniers à arriver. » La voix de mon père résonne et brise le peu qui reste de l’enchantement de la veille, désormais solidifié dans des cristaux de lumière trop fragiles pour résister à l’impact de la société bourgeoise.

Mon père reprend en s’adressant à moi :

« Eleonora, s’il te plaît, habille-toi bien et maquille-toi que tu es toujours trop pâle. Prends exemple de ta sœur au moins une fois ! C’est Noël. »

C’est le 25 décembre, il est midi. Les molécules d’oxygène reviennent plates et monotones, les atomes de lumière qui étaient dans l’air ternissent, rien ne frissonne plus. L’enchantement fini, la magie de Noël n’est déjà plus là. Il ne reste qu’un repas à consommer. 

Eleonora Filippi ©

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